BONSECOURS – AMETTES – COXYDE 04-10/07/2010
Dimanche 04 juillet 2010 – Quatorzième dimanche du Temps ordinaire C
Dans le train qui me conduit à mon point de départ, prennent place en face de moi, à Andenne, une mère et sa petite fille, âgée de cinq ou six ans. L'enfant me paraît particulièrement calme et discrète. Pourtant, il ne se passe pas une minute sans que sa mère lui interdit, par de dures paroles, le moindre geste et le moindre mouvement. Impuissant devant ce décor, j'éprouve de la peine pour cette fillette privée de toute liberté. Il m'a semblé difficile et contre-productif de faire une remarque à une mère qui reproduit inconsciemment ses propres blessures sur sa descendance. Je me suis donc contenté d'esquisser, de temps à autre, un sourire discret à l'enfant, en me disant que je prierais particulièrement pour elle durant mon pèlerinage. A Bonsecours, en ce premier dimanche de juillet, se célèbre la fête mariale annuelle. L'eucharistie solennelle est présidée par le Cardinal Godfried Danneels. La première lecture me fait revivre la scène du train, en pensant à cette enfant qui aurait tant besoin de la consolation d'une mère: « Comme celui que sa mère console, moi aussi, je vous consolerai; à Jérusalem vous serez consolés. » (Isaïe 66, 13). Quant à l'Apôtre des nations, il me conforte dans mon choix de porter ostensiblement une croix durant mes pèlerinages: « Que jamais je ne me glorifie, sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus Christ. » (Galates 6, 14). Et le Christ de m'envoyer, une nouvelle fois encore, en mission, avec sa seule compagnie pour bagage: « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu de loups. N'emportez pas de bourse, pas de besace, pas de sandales. » (Luc 10, 3-4). Dans une très belle homélie, l'ancien primat de Belgique ébauche les traits principaux de l'être marial, en s'inspirant des cinq mystères joyeux du rosaire. Une procession, à laquelle participe une foule assez nombreuse et très recueillie, succède à la Messe. De retour dans la basilique, l'on célèbre le Salut au Saint-Sacrement et les Vêpres dominicales. Me voici ainsi bien nourri spirituellement pour prendre mon départ, à une heure déjà bien avancée de l'après-midi. A Hergnies, un garçon d'une dizaine d'années me demande pourquoi je porte une croix. En repensant à Saint Paul qui en fit sa fierté, je lui explique alors que j'effectue un pèlerinage, en évoquant Lourdes, afin de lui permettre de comprendre au départ d'un exemple de lieu dont il semblait avoir déjà entendu parler. A peine plus loin, deux dames d'un certain âge me montrent une habitation ornée d'une coquille Saint-Jacques. Après avoir longé l'Escaut jusque Flines-lès-Mortagne, je gagne le bois de Rongy pour y dormir durant la veille des hulottes.
Lundi 05 juillet 2010
Comme je m'y attendais, les régions traversées sont assez monotones et dépourvues de paysages pittoresques. Néanmoins, je puis à nouveau constater combien l'automobiliste français est généralement beaucoup plus respectueux du piéton que ne l'est son homologue belge, ce qui rend la marche bien plus confortable. Jusqu'à Templeuve, où je m'arrête pour prier dans l'église gothique, le ciel m'arrosera très légèrement des seules précipitations que je subirai pour l'ensemble de ce pèlerinage. La liturgie du jour m'invite à vivre l'expérience du prophète Osée, durant mon périple: « Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son coeur. » (Osée 2, 16). Après m'être égaré dans un terrain de golf en construction à Mérignies et avoir traversé la petite forêt de Phalempin, j'échappe à un orage menaçant qui s'abat finalement du côté de Lille. Je passerai une très bonne nuit dans un petit bosquet situé un peu au-delà de Herrin.
Mardi 06 juillet 2010
Après avoir longé le canal de la Deûle et m'être ravitaillé à Sainghin-en-Weppes, la Providence fait que je m'égare à Herlies pour trouver une église ouverte à Aubers. Le Seigneur m'y invite encore à marcher à sa suite: « Jésus parcourait toutes les villes et les villages, (...) proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume (...). A la vue des foules, il en eut pitié, car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n'ont pas de berger. Alors il dit à ses disciples: "La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux; priez donc le Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson." » (Matthieu 9, 35-38). Par la suite, et durant une bonne vingtaine de kilomètres, je ne traverserai que des zones incessamment bâties de villas appartenant à des gens manifestement et outrancièrement très riches. A Lorgies, une dame aisée, roulant dans une grosse voiture, va même jusqu'à me proposer de l'argent! Mon étonnement est à son comble et je décline poliment sa proposition. Je la vois ensuite repasser, bizarrement et à plusieurs reprises, à mon niveau, à bord de son véhicule. La psalmodie vespérale récitée en bordure du canal d'Aire répond adéquatement à ce qui aura caractérisé cette journée: « Ne crains pas quand l'homme s'enrichit, quand s'accroît la gloire de sa maison. A sa mort, il n'en peut rien emporter; avec lui ne descend pas sa gloire. » (Psaume 49, 17-18). Et le Magnificat de renchérir: « Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. » (Luc 1, 53). Tandis que je regardais passer quelques péniches avant de reprendre ma route, un homme d'une quarantaine d'années engage la conversation avec moi, mais sans me poser de questions. En repartant, il se fait que je le revois en passant devant chez lui. Contrastant avec les opulentes demeures vues plus tôt dans la journée, je dois bien constater qu'il vit dans un baraquement misérable, mais devant lequel il arbore une statue de Notre-Dame et une figurine du Sacré-Coeur. Pauvreté matérielle, mais richesse spirituelle... Après m'avoir demandé de prier pour lui, ce que je ne manquai pas de faire, il m'exprime toute sa gratitude d'avoir pris le temps d'échanger quelques mots avec lui. Quelques centaines de mètres plus loin, à l'entrée de Hinges, un pèlerin de Compostelle m'invite cordialement à partager un morceau de tarte aux fraises préparée par son épouse. Nous parlons un moment de nos expériences respectives de vie et de pèlerinages. C'est dans le Bois des Dames que je m'installerai pour mon couchage, en compagnie des chevreuils.
Mercredi 07 juillet 2010
La traversée des villes m'est toujours pénible. Mais elle ne m'empêche cependant pas d'admirer, à Marles-les-Mines, d'anciens corons de briques bien rafraîchis. A Auchel, je m'arrête un instant dans l'église de style gothique, celle-ci étant ouverte. Deux jeunes filles, dont la tenue vestimentaire et l'apparence physique font que l'on ne s'attendrait pas du tout à les rencontrer là, y prient pourtant et brûlent un cierge, laissant transparaître l'existence d'un secret intime que seul leur Créateur connaît... A partir de Floringhem, la campagne prend enfin le relais de la ville. Sur le coup de l'Angelus, j'aperçois, émergeant d'une vallée verdoyante, le clocher d'Amettes. D'où que l'on vienne pour se rendre au village natal de Saint Benoît-Joseph Labre, c'est toujours la flèche de l'église, et rien qu'elle, que l'on voit apparaître en premier lieu, comme pour indiquer la sainteté particulière de ce lieu... C'est d'ailleurs un très bel édifice qui abrite les reliques du saint, les fonts qui le virent baptisé, l'autel qui le vit servir comme enfant de choeur, le confessionnal qui l'entendit recevoir le pardon de son Dieu. Mais plus émouvante encore est la visite de sa maison natale: le style sobre et rustique de la grande cheminée, du four à pain, des charpentes et du mobilier de bois, permet de saisir combien un tel environnement a pu donner naissance à une vocation empreinte d'autant d'humilité, de pauvreté et de saine pureté. Non sans avoir fait le tour du village pour me laisser imprégner de l'atmosphère où vécut Benoît-Joseph, je passerai la plus grande partie de la journée dans l'église pour y prier. Les psaumes des différents offices de ce mercredi ont d'ailleurs dû bien souvent inspirer le pauvre pèlerin d'Artois. Durant combien de nuits, terrestres ou spirituelles, celui-ci n'a-t-il pas veillé et prié jusqu'à l'aube, avec fidélité et dans l'espérance? « Je me lève à minuit, te rendant grâce pour tes justes jugements. » (Psaume 119, 62), et: « Mon âme attend le Seigneur plus que les veilleurs n'attendent l'aurore. » (Psaume 130, 6). Combien de fois ne s'est-il pas abandonné, avec une totale confiance, à la divine Providence, comptant davantage sur l'aide de son Seigneur que sur ses propres et faibles forces? « Décharge sur Yahvé ton fardeau, et lui te subviendra; il ne peut laisser à jamais chanceler le juste. » (Psaume 55, 23). Et combien n'était-il pas épris de liberté et de grands espaces, trouvant uniquement refuge en son Dieu, tout en traversant le désert de la solitude? « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, que je m'envole et me pose? Voici, je m'enfuirais au loin, je gîterais au désert. » (Psaume 55, 7-8).
Durant la journée, j'avais été repérer, à proximité du village, un petit bois bien calme, qui m'avait semblé propice à passer la nuit en toute discrétion. Je m'y dirige donc bien tôt dans la soirée. Peu avant d'y parvenir, un véhicule de type quad me dépasse cependant. Par prudence, je fais mine de prendre une autre direction. Puis je retourne discrètement dans le bois, sans me faire voir. Fort malheureusement, quelques minutes plus tard, l'engin passe à proximité, ralentit à mon niveau, puis repart. Je décide donc de laisser passer du temps avant de m'installer, histoire de voir si les choses se calment et si je puis envisager d'y demeurer en toute quiétude. Temps que je mets à profit pour contempler, à travers une trouée d'arbres, le clocher d'Amettes, éclairé par les teintes orangées du soleil couchant. Période durant laquelle s'approchent aussi de moi, sans être effrayés, hérissons, lièvres et autres faisans... Lorsque j'estime enfin les conditions satisfaisantes et suffisamment sûres, arrive, presque à l'instant même, une camionnette qui s'arrête juste à la lisière du bois. Un homme en descend. J'ai juste le temps de me terrer et de prier les anges gardiens de me servir de camouflage... L'individu entre dans le pré contigu au bois et s'approche, passant à quelques mètres à peine du pèlerin fugitif. Puis il repart enfin sans m'avoir repéré. Un grand soulagement m'envahit alors, mais il ne suffira pas à effacer mes appréhensions, qui heureusement s'avéreront être infondées.
Jeudi 08 juillet 2010
Dès cinq heures, un tracteur agricole oeuvre dans le champ d'en face, si bien que, de crainte de ne me faire remarquer par mes crises sternutatoires matinales, je m'apprête en toute hâte. Mon sac à dos étant momentanément léger et la température atmosphérique encore fraîche, j'en profite pour avaler des kilomètres, passant par Ames et son église romane, puis par Ham-en-Artois et son abbaye au curieux clocher baroque octogonal, tout de briques construit. La Providence est encore au rendez-vous: arrivant à Molinghem quelques minutes avant neuf heures, j'entends les cloches sonner et j'entre donc dans l'église pour constater que l'on va y dire la messe à l'instant même. A la sortie, j'échange quelques mots avec un couple de paroissiens originaires d'Amettes. Aire-sur-la-Lys est une ville typique du Nord, avec son beffroi et ses vieux quartiers. La collégiale Saint-Pierre, à la haute et massive tour carrée, s'aperçoit à plus de cinq kilomètres. C'est là que je m'arrêterai pour prier, non sans admirer la grandeur de la nef et l'impressionnant buffet d'orgues. La péricope du jour est le synoptique en Matthieu de l'évangile dominical du premier jour de ce pèlerinage: l'envoi en mission des disciples, invités au dépouillement, retentit encore une fois à mes oreilles, et ce n'est certainement pas le fruit du hasard... Mais, tout comme la veille, c'est encore le Seigneur qui nous soutient: « Du fardeau j'ai déchargé son épaule. » (Psaume 81, 7). Aux heures les plus chaudes du jour, je m'installe au bord de la Lys à Thiennes, non sans y prendre un soulageant bain de pieds et y faire une petite sieste. J'anticipe les complies avec un psaume qui se fait également l'écho de ce que j'avais médité à Amettes: « Même la nuit, mon coeur m'instruit. » (Psaume 16, 7). Je rejoins ensuite Cassel par l'ancienne et rectiligne voie romaine. Là, les contrariétés s'accumulent un peu: je ne trouve pas d'endroit agréable et discret pour souper, et le bois où j'espérais pouvoir passer la nuit s'avère être privé et fermement clôturé. Je dois donc me rabattre sur un champ d'avoine, infesté de tiques et de moustiques, et situé tellement à proximité d'habitations, que je dois attendre la tombée de la nuit pour m'installer. Ce sera ma plus mauvaise nuit.
Vendredi 09 juillet 2010
En redescendant le chemin qui m'avait amené la veille à ce fameux champ d'avoine, je rencontre deux grands molosses, aussi monstrueux qu'agressifs, et qui se meuvent en toute liberté. Je me vois donc contraint de rebrousser chemin, faisant un nouveau détour de deux kilomètres... Les régions traversées présentent un habitat dispersé, caractérisé par de nombreuses fermes, isolées les unes des autres, et implantées au beau milieu de leurs champs de pommes-de-terre, lin, betteraves et céréales diverses. Dans l'église de Wormhout, je m'arrête pour prier. L'imminence du retour du Christ glorieux est au rendez-vous: « Vous n'achèverez pas le tour des villes d'Israël avant que ne vienne le Fils de l'homme. » (Matthieu 10, 23). Il me faudra ensuite marcher trente kilomètres en plein soleil, sans ombre pour m'abriter, ni un seul banc public pour m'asseoir. Seul un saule planté au bord d'un wateringue m'abritera pour une brève sieste. J'apprendrai par la suite, des dires du propriétaire des lieux, que cet endroit précis sert de halte sur la route maritime de Compostelle... Enfin parvenu à la mer à Zuydcoote, le public des vacanciers me regarde d'un air quelque peu médusé. Il est vrai qu'un homme, habillé et portant un sac à dos, apparaît sur la plage comme étant passablement anachronique... Seules mes coquilles Saint-Jacques cadrent, sans doute et pour une fois, avec cet environnement maritime! N'appréciant guère la promiscuité, je préfère très vite me réfugier dans les dunes, qui constituent d'ailleurs un site naturel tout à fait particulier, mais dans lequel il est très difficile de progresser à une allure convenable. Un petit bosquet, situé à proximité du Westhoek, m'aura servi de bivouac.
Samedi 10 juillet 2010
Après avoir emprunté la digue à La Panne, je me hâte vers mon point de destination: l'église Notre-Dame des Dunes de Coxyde, juxtaposant les ruines de l'ancienne abbaye cistercienne où vécut Saint Idesbald. Dans l'église, d'une architecture contemporaine très originale, tout évoque la mer, notamment la teinte à dominante bleutée des vitraux, et les vagues, par le biais de formes ondulées. Les textes liturgiques du jour, par la méditation desquels s'achève ma semaine de pérégrinations, invitent encore à la mission. Le prophète Isaïe est envoyé par Yahvé: « Alors j'entendis la voix du Seigneur qui disait: "Qui enverrai-je? Qui ira pour nous?" Et je dis: "Me voici, envoie-moi." » (Isaïe 6, 8), tandis que « sa gloire emplit toute la terre. » (Isaïe 6, 3). Quant à lui, l'évangéliste me suggère de diffuser publiquement ce que j'ai reçu dans l'intimité de ce temps passé dans la solitude avec le Christ: « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour; et ce que vous entendez dans le creux de l'oreille, proclamez-le sur les toits. » (Matthieu 10, 27). Mais ce pèlerinage ne pouvait se terminer sans un ultime clin d'oeil de la Providence. Une dame, qui m'explique avoir participé à des missions d'évangélisation en Italie, me remet, en quittant l'église, une prière rédigée par le Père Jean Debruynne, qui fut aumônier des guides et scouts de France: « Je marcherai sous le soleil trop lourd, sous la pluie à verse et dans la tourmente. En marchant, le soleil réchauffera mon coeur de pierre, la pluie fera de mes déserts un jardin. A force d'user mes chaussures, j'userai mes habitudes. Je marcherai et ma marche sera démarche. J'irai moins au bout de la route qu'au bout de moi-même. Je serai pèlerin: je ne partirai pas seulement en voyage, je deviendrai moi-même un voyage, un pèlerinage. ». Puissent ainsi nos pèlerinages extérieurs, à l'instar de ce que comprit et vécut pleinement Saint Benoît-Joseph Labre, devenir toujours davantage des images, des reflets, des symboles et des signes prophétiques de la réalité intime de nos vies intérieures, de ces longues marches qui, au travers des nuits de nos épreuves, durant lesquelles notre Seigneur Jésus-Christ chemine à nos côtés, tout en se chargeant lui-même des croix de nos routes quotidiennes, nous conduisent, pas à pas, au matin de la Résurrection!
Pour en connaître davantage sur Saint Benoît-Joseph Labre, sa vie, son village natal et son rayonnement spirituel:
http://amis-benoit-labre.site.voila.fr/
ainsi que:
http://www.fraterstbenoitlabre.com/
Pour en connaître davantage sur Notre-Dame de Bonsecours, sa Basilique et ses pèlerinages:
http://www.peruwelz.be/fr/officiel/index.php?page=120
Pour en connaître davantage sur Saint Idesbald et Notre-Dame des Dunes:
http://home.scarlet.be/amdg/oldies/idesbald1.html