BANNEUX 03-05/10/2008
Avant le départ...
Déjà plusieurs semaines avant ce premier départ, une certaine fébrilité m'anime, alliant crainte et enthousiasme. Il est vrai que cette première expérience constitue tout à la fois une nouveauté comportant ses parts d'inconnu, un test de mes aptitudes et de mon équipement (il s'agira notamment de passer mes premières nuits à la belle étoile), un premier pas vers une concrétisation nouvelle, quoique inscrite dans la continuité de mon vécu antérieur, de ma vocation chrétienne et baptismale, unifiant ses dimensions spirituelle et apostolique, tout en intégrant mes aspirations de vivre encore davantage en symbiose avec la nature.
Les fêtes inscrites au sanctoral, les jours précédant, durant et suivant mon pèlerinage, constituent déjà en elles-mêmes un magnifique florilège de saints et de thématiques qui m'accompagneront sur ma route et alimenteront ma méditation: la protection des Saints Archanges (dont nous verrons plus loin que Michel interviendra plus particulièrement, sans oublier mon oncle prêtre qui a rejoint la patrie céleste et qui en porte le patronyme) et des Saints Anges gardiens, Raphaël, le guide et le compagnon de route par excellence (voir le Livre de Tobie), Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et sa petite voie de la confiance et de l'abandon à la divine Providence, Saint François d'Assise, ami de Dame Nature et Dame Pauvreté, et parfait modèle pour ce qui est de la Sequela Christi, sans oublier Notre-Dame du Rosaire.
Vendredi 03 octobre 2008
Voici donc venue l'heure du grand départ. Je franchis le seuil de mon appartement, referme la porte derrière moi: je viens de faire le premier pas décisif. Bardé de mon sac à dos, orné de coquilles Saint-Jacques, crucifix au cou, il ne me manque plus que le bâton pour adopter le profil du parfait pèlerin. Un pèlerin en marche, cela ne constitue-t-il pas déjà en soi un signe « prophétique », un témoignage chrétien, pour toutes les personnes qu'il croise sur sa route, sans qu'il n'y ait beaucoup de paroles à devoir ajouter?
Deux écureuils, provisionnant pour l'hiver, m'accueillent à l'entrée du bois, à la sortie de Vielsalm: la nature, en ce début d'automne déjà bien coloré, est bien au rendez-vous. Loué soit Notre Seigneur pour les merveilles de sa Création! Dépourvu de mon appareil photographique, j'établis un rapport différent avec l'environnement naturel, dans une plus grande gratuité, et davantage vécu dans l'instant présent. Mon périple commence par une longue marche solitaire dans les bois, occasion idéale pour prendre conscience de ce que je suis en train de vivre. Arrivé à Logbiermé, je m'arrête quelques minutes et lis le premier psaume de montée (Psaume 120 (121)): « Le Seigneur est mon gardien, il ne laisse chanceler mon pied, il ne permet pas que le soleil me frappe le jour, ni la lune durant la nuit; le Seigneur me garde au départ et au retour, maintenant et à jamais ». Me voici donc placé sous la douce et rassurante protection de la Providence. Que Dieu soit béni!
Dans chaque village traversé, je prie pour ses habitants, cherchant, à défaut d'église ouverte, quelque chapelle ou calvaire situé en bord de route pour m'y arrêter un bref moment. A Francheville, il n'y a pas moins de quatre croix récemment fleuries, une chapelle et une grotte dédiée à Notre-Dame de Lourdes, soigneusement entretenue. Cela fait chaud au coeur de se sentir ainsi en terre bien chrétienne... Quelques minutes, je m'assieds aux côtés de Sainte Bernadette, me rappelant ces paroles que l'Immaculée Conception lui adressa: « Je t'ai choisie parce que tu es la plus pauvre ». Oui, ce pèlerinage vers la Vierge des Pauvres de Banneux est bien placé sous le signe de la pauvreté, tant matérielle que spirituelle, à la suite du Christ pauvre, source de la seule véritable richesse. Or, seul le pauvre est assez petit pour pouvoir s'abreuver à cette fontaine intarissable et incomparable... Toujours à Francheville, une voiture immatriculée à Cologne me croise, s'arrête, fait demi-tour. Un couple d'Allemands âgés, accompagnés de leurs deux petits-enfants en bas âge, me demande si je me rends à Saint-Jacques de Compostelle. Je rectifie aussitôt, en précisant ma vraie destination, tout en ne manquant pas d'ajouter que je compte bien me rendre un jour (pas trop éloigné, j'espère) dans la ville de Galice. Précisément, l'un des deux petits-fils se prénomme Jakob et je leur promets de bien prier pour lui.
Durant la halte de midi à Bellevaux, je médite le second psaume de montée (Psaume 121 (122)): « Quelle joie quand on m'a dit que nous irions à la maison de Yahvé! ». Pour méditer la Parole de Dieu, j'ai emporté la petite Bible qui appartenait à ma soeur Dominique, récemment décédée et avec qui je vivais une très grande proximité spirituelle. Cette Bible m'accompagnera durant tous mes pèlerinages, en signe de la présence réelle et certaine de ma grande soeur comme compagne de route invisible, elle qui ne manquera pas de m'introduire auprès du Père éternel, lorsque mon heure sera venue. Malgré l'arrivée des premières averses annoncées par les prévisionnistes, ma marche se poursuit dans la joie, l'enthousiasme et la bonne humeur. Que de beaux panoramas! Après être passé au Rocher de Falize, j'arrive à Malmédy. J'y fais mes provisions d'eau et de nourriture pour les prochaines vingt-quatre heures. L'on est en pleine heure de pointe et de sortie des écoles. Je croise donc beaucoup de monde. Malgré mon identité de pèlerin manifeste et explicite, la plupart des passants font comme s'ils n'avaient rien vu, et cela restera vrai par la suite. Il appartient à chacun, dans sa liberté souveraine, d'accueillir ou de rejeter le signe... Mais Dieu seul connaît le coeur de chacun, Lui seul peut y ouvrir une brèche pour y déverser le flot torrentueux de son Amour miséricordieux, faisant ainsi s'effondrer les murs de l'indifférence et du confort facile. Quant à l'apôtre, il se doit d'accepter de ne pas voir les fruits de sa mission, ce qui lui évite d'ailleurs tout enorgueillissement et l'amène à faire confiance en son divin Maître, dont il n'est que l'instrument consentant. Je ne m'arrête que brièvement à l'ancienne cathédrale, car le temps passe et la route est encore longue. Il faut aussi avouer que je ne me sens pas bien en ville, préférant de loin les espaces naturels. Je ne m'y attarde donc que le temps nécessaire. La montée vers Robertville est un peu pénible, vu la densité de la circulation et le nombre de kilomètres déjà parcourus. Il est vrai que je n'ai guère l'habitude de marcher avec un sac à dos et que j'ai quelque peu sous-estimé l'effet fatiguant du port d'un tel poids. Mais les paysages restent très beaux et mon admiration est au comble lorsque je découvre, pour la première fois, le lac du barrage de Robertville. Dans le village, il y a une petite chapelle, dédiée précisément à Notre-Dame de Banneux, avec une bougie de neuvaine allumée. Elle restera ouverte toute la nuit... Là encore, le Gardien d'Israël a veillé sur son serviteur, lui procurant un abri béni pour la prière et pour la nuit. Mais le serviteur, voulant absolument tester son équipement de couchage pour en éprouver l'efficacité contre le froid et les intempéries, et ayant besoin de se rassurer lui-même à ce sujet, a préféré s'installer en plein air, dans une prairie, le long d'une haie. S'il n'a guère souffert du froid, ce qui constitue déjà une excellente chose, les pluies abondantes de la nuit ont cependant fini par avoir raison de son sur-sac normalement imperméable... Puis il a fallu se faire au tintamarre des gouttes de pluie tombant sur la couverture de survie, ainsi qu'à l'étroitesse caractéristique de tout sac de couchage qui se veut isotherme... Cette première nuit fut donc très mauvaise, mais là aussi, c'est une question d'entraînement.
Samedi 04 octobre 2008
Vers cinq heures, je plie précipitamment bagages pour rejoindre la petite chapelle et y somnoler encore deux petites heures. Complètement trempé, je devrai en outre porter toute la journée le poids de l'eau absorbée par mon sac de couchage. J'aurai aussi appris à mes dépens que, dans de telles conditions météorologiques, il est recommandable de ne pas oublier d'emballer le papier de toilette dans un sachet en plastique! Je ne vous dis pas le résultat et la complexité de l'usage dans un tel état! Voilà pour l'anecdote... Après avoir rendu grâce au Seigneur d'avoir pu terminer la nuit à l'abri, je reprends la route, dès l'aube. Une fois passé la chapelle de Sourbrodt, le mouvement de la marche me réchauffe enfin quelque peu. Puis, entre Ovifat et Xhoffraix, je m'engage dans la vallée encaissée du Bayehon. C'est un endroit vraiment paradisiaque et le soleil fait sa réapparition. Merci à Saint François d'Assise, l'ami de la nature, pour ce clin d'oeil en ce jour de sa fête! En m'égarant malencontreusement par la suite, j'ajoute une petite dizaine de kilomètres à mon étape. J'avoue que je m'en serais bien passé. Les vingt derniers kilomètres auront été particulièrement éprouvants et, le rythme de la marche se ralentissant, je ne dispose guère de temps, lors de ma halte de midi dans les Hautes-Fagnes, pour ouvrir ma Bible. Traversée de Spa, en fin d'après-midi, à l'heure où nombreux sont celles et ceux qui s'affairent dans les galeries commerçantes. Bien loin de telles préoccupations matérielles, j'entre tout de même dans une petité épicerie pour me ravitailler. La marchande est particulièrement impressionnée quand je lui raconte que je viens de Vielsalm, via Robertville, et que j'ai encore l'intention de me rendre à Banneux endéans les trois heures. Plus tard, deux biches, très familières, m'annoncent les trois derniers kilomètres, et déjà le soleil se couche. Mais cette dernière ligne droite s'apparente plutôt à la montée du calvaire, tellement j'ai mal aux pieds et aux jambes. Ce n'est donc sans doute pas anodin si j'arrive enfin au sanctuaire de Banneux par le chemin de croix. Me voici enfin devant la statue éclairée de la Vierge des pauvres. Action de grâce, « maintenant que notre marche prend fin, devant tes portes, Jérusalem » (Psaume 122 (121), 2), au terme d'une journée où la pauvreté vécue m'a conduit à l'essentiel. Dans une telle démarche, aux grandes questions de l'actualité, aux grands débats intellectuels, aux multiples préoccupations de la vie professionnelle, aux nombreux problèmes et soucis de la vie quotidienne, se substituent des interrogations toutes simples: où dormirai-je cette nuit, pleuvra-t-il, aurai-je encore assez d'eau d'ici la prochaine étape? Une telle simplification de l'existence nous conduit immanquablement à davantage d'humilité, nous recentrant de la sorte sur l'essentiel, nous invitant à nous en remettre en toute confiance à Celui à la suite duquel nous marchons et qui, au terme de notre pérégrination terrestre, le seul véritable pèlerinage, nous entraînera dans la gloire de sa Résurrection. Discrètement, je m'installe pour dormir, à l'abri du vent et de la pluie, derrière le chevet de la chapelle Saint-Michel, sous la protection de l'Archange et à proximité du Saint-Sacrement. La Providence est encore au rendez-vous; et la nuit fut déjà un peu moins mauvaise que la précédente.
Dimanche 05 octobre 2008
Dès six heures, je me trouve, premier pèlerin du jour, devant la statue de Marie. Découverte de Banneux sous un autre aspect, calme, silencieux, propice au recueillement et à l'oraison matinale. Je me rends ensuite, dès son ouverture, mais à l'intérieur cette fois, à la chapelle Saint-Michel, où le Saint-Sacrement est exposé. J'y médite le passage de l'évangile que j'aurais voulu parcourir la veille, puisqu'il s'agit de la lecture prévue pour la mémoire de Saint François d'Assise: « Venez à moi, vous tous qui ployez sous le poids du fardeau, et je vous procurerai le repos; marchez à ma suite, car je suis doux et humble de coeur, et mon fardeau est léger » (Matthieu XI, 25-30). Et mon sac à dos qui était si lourd la veille, n'était-ce pas pourtant pour marcher à la suite du Christ? Ne me serais-je pas quelque part trompé de fardeau? N'ai-je pas trop compté sur mes propres forces pour le porter, alors que c'est Jésus lui-même qui me conduisait à bon port?
L'eucharistie internationale est présidée par l'archevêque d'Utrecht. C'est le point d'orgue de ce pèlerinage, temps et lieu d'action de grâce par excellence, où, faisant oublier la fatigue de l'épreuve, la joie et l'émotion, non pas d'y être arrivé par mes propres forces, mais bien d'y avoir été mené par le Seigneur, peuvent s'exprimer librement. De nombreuses personnes invalides participent à la Messe, vivant à leur manière la Sequela Christi, leur vocation chrétienne, leur configuration au Christ souffrant, précédant leur transfiguration en Jésus-Christ glorieux. Diversité des charismes au sein de l'Église universelle, corps mystique du Christ ressuscité, dont certains membres veulent suivre leur Seigneur en marchant, alors que d'autres en sont réduits à s'associer à ses souffrances en chaise roulante, mais s'acheminant tous, dans un même mouvement d'unité et de communion, vers leur glorieuse résurrection.
Sous une pluie battante, je repasse devant la Vierge des pauvres et la remercie pour ce beau pèlerinage. Confronté durant deux jours à mes limites physiques, je m'abandonne à présent à sa protection maternelle. Pauvreté qui me ramène à l'essentiel, simplification de l'existence, unification de l'être. Pauvreté, pauvreté, pauvreté... Pour me restaurer à midi, je me rends auprès du marchand de frites, qui me reconnaît (j'y suis déjà passé lors de précédentes visites à Banneux) et manifeste son étonnement quant à la longueur de mes étapes et quant à mes nuits passées à le belle étoile. A côté d'un groupe de quatre jeunes et d'un homme plus âgé, je mange bien au chaud. Cela fait du bien. C'est encore au chaud que je vis mon dernier temps de prière, avant de recevoir le sacrement de la réconciliation.
Sur le chemin du retour, dans le bus, puis dans le train, peu à peu, je redescends sur terre. Quel contraste entre ce que j'ai vécu là-haut et ce qui se passe ici-bas! Je me sens un peu comme un étranger. Dans ce monde que j'ai quitté, tout en ne le quittant pas vraiment, puisque je le portais dans ma prière, je côtoie à présent des réalités dont je m'étais séparé pour partir à la découverte du Réel. Puissé-je à présent porter, fût-ce sans le savoir ni même le vouloir, une part de ce Réel au milieu de ce monde de réalités, afin que, chaque jour, il devienne un peu moins errant, pour devenir davantage itinérant, de par son orientation progressive vers son éternel Créateur.
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