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BEAURAING 12-15/11/2008


Avant le départ...

Ce ne fut que trente-six heures avant mon départ que je décidai de celui-ci, au vu de prévisions météorologiques relativement favorables pour la saison. Je dois toutefois bien avouer que, en dépit de ce laps de temps très court, j'ai tenté de me trouver maints prétextes pour renoncer à mon projet, préférant sans doute le confort tranquille de mon appartement, et redoutant surtout la réitération des inconvénients subis, quelques semaines auparavant, au cours de la marche vers Banneux, et, cela, malgré les différentes adaptations que j'avais prévues pour les éviter. Toute vie chrétienne est ainsi un combat spirituel permanent: quitter l'esclavage d'Égypte et traverser le désert, pour enfin parvenir en Terre promise...


Mercredi 12 novembre 2008

C'est encore avec peu d'enthousiasme et beaucoup d'appréhensions que je me mets en route. Pour me donner un peu d'entrain, je chante quelque cantique. A Lomré, un premier rayon de soleil apparaît, une mésange bleue exhibe sa parure et un rouge-gorge m'égaie de son chant mélodieux. La motivation me revient ainsi peu à peu. A Montleban, une camionnette, immatriculée en Allemagne, s'arrête. Le conducteur et son convoyeur me demandent la route pour se rendre à Saint-Vith. Ils ne connaissent ni le français, ni le néerlandais, ni l'anglais, et, pour ma part, je ne parle pas un mot d'allemand... Je leur présente donc ma carte routière pour leur indiquer le trajet à suivre. Puis, désignant ma croix, ils semblent me demander de quoi il s'agit. Par gestes, je tente de leur expliquer que j'effectue un pèlerinage vers Beauraing. Ensuite, ils paraissent me dire que ce n'est pas Jésus qui figure sur mon crucifix. J'adopte alors un air étonné. Finalement, je comprends à leurs signes qu'ils veulent me dire que Jésus n'est pas sur cette croix qui le représente, mais dans notre coeur. J'acquiesce et nous rions tous les trois. Me voici, de la sorte et d'emblée, renvoyé à la seule véritable démarche, à l'unique vrai pèlerinage, celui par lequel l'on pénètre au tréfonds de soi-même, en ce lieu intime de la résidence de la Sainte-Trinité au-dedans de notre être, sanctuaire qu'Elle y occupe depuis notre baptême.

Descendant le versant nord de la vallée de l'Ourthe, je parviens à Houffalize en milieu d'après-midi. Je prends un temps de prière plus prolongé à l'église, y attendant la messe quotidienne du soir. Cette halte dans la maison du Seigneur me fait du bien et me redonne vigueur. Je continue donc ensuite ma marche, longeant l'Ourthe en direction de La Roche. La nuit est très claire: c'est pleine-lune. Je devine donc les paysages, à la faveur de cette luminosité, et bénéficie d'une circulation très calme sur la grand-route, vu l'heure tardive. C'est à proximité du village de Filli que j'installe mon bivouac, dans une plantation de jeunes épicéas. Malgré une température assez basse, je ne puis que constater, à ma grande satisfaction, le remarquable pouvoir isolant de mon sac de couchage. Le sol me semble toutefois encore un peu dur, mais je m'y habituerai les nuits suivantes, trouvant déjà un meilleur sommeil que durant mon pèlerinage à Banneux. Quant au port du sac à dos, je m'y suis également bien accoutumé et n'ai plus jamais éprouvé la fatigue connue lors de ce précédent périple.


Jeudi 13 novembre 2008

C'est bien avant l'aube que je me remets en route, effectuant d'abord une visite nocturne du barrage de Nisramont. Après m'être arrêté un moment dans la curieuse église Sainte-Marguerite d'Ollomont, je me rends au belvédère, dit des Six Ourthes. Mais la vallée étant encore complètement obstruée par la brume matinale, je n'en vis aucune des six... Qu'importe: les paysages sont quand même magnifiques et le resteront jusqu'à La Roche, stimulant ainsi mon émerveillement. Je longe alors la rivière, en suivant le sentier GR qui, il faut bien le dire, exige un peu d'acrobaties par endroits. Le soleil apparaît et l'endroit est encore très calme à cette heure. Après être passé devant un fort celte datant de l'an 660 avant notre ère, j'atteins le village de Maboge, où je trouve l'église ouverte, à l'heure de l'angélus. Présageant, à tort comme nous le verrons, semblable situation à La Roche, je ne m'y attarde pas cependant. Passé sur l'autre versant de la vallée, dont l'ascension se fit par le biais d'un chemin particulièrement escarpé, je jouis d'une vue panoramique remarquable sur les méandres de l'Ourthe. Les dénivellations sont très impressionnantes en cet endroit. Je ne garderai, par contre, qu'un très mauvais souvenir de ma traversée de La Roche: la ville est bruyante, des travaux de voirie s'opèrent presque partout et, le comble, l'unique église de la localité touristique est fermée! Au crépuscule, je longe la grand-route vers Halleux, avec une circulation automobile dense et fatigante. A un moment donné, une voiture s'arrête: en sort ma cousine, Anne, qui m'avait immédiatement reconnu. Que le monde est petit! Et voici une bonne occasion de prier pour elle et pour sa famille.

C'est après mon pique-nique improvisé, pris en hâte sous l'abribus du hameau de Gênes, que je vécus le moment le plus éprouvant de mon pèlerinage. Pensant m'engager sur le chemin carrossable menant à Bande, je m'égarai en pleine forêt marécageuse. Ma progression, malgré le clair de lune et ma lampe de poche, devint des plus ardues. A plusieurs reprises, j'enfonçai dans l'eau et la boue jusqu'aux genoux, je trébuchai sur des épicéas coupés, me voyant aussi contraint de traverser plusieurs gués, sans jamais savoir si le pire était passé ou restait à venir... Gardant plus ou moins le cap, grâce à la lune, c'est après plus de deux heures seulement que j'arrivai enfin à l'orée du bois. A la sortie du village de Bande, une première consolation intervint: il y avait, sur un talus, bien éclairée par des projecteurs, une splendide chapelle, dédiée à Notre-Dame de Lorette, qui se découpait, immaculée, sur le fond du ciel noir. Mais, contrairement à ce qu'annonçaient les prévisions météorologiques, je dus bien constater qu'il gelait au sol. J'espérais donc trouver un lieu quelque peu abrité pour dormir. C'est là que survint alors ma seconde consolation de la nuit. Parvenu au village de Grune, je vis d'abord, pour la première fois depuis mon départ, et témoignant de ma progression vers le but, la première statue de Notre-Dame de Beauraing. Puis, au centre du village, j'aperçus, contiguë à une habitation, une petite chapelle dédiée, quant à elle, à Notre-Dame de Lourdes, et qui, à ma grande surprise, se trouvait encore bien ouverte. Bien qu'il fût déjà vingt-trois heures, entra chez elle, juste à ce moment, la dame qui résidait là. A mon passage, elle m'appela et, voyant mes attributs de pèlerin, m'interrogea quant à ma destination. Je lui demandai alors si la chapelle restait ouverte et si je pouvais y passer la nuit. D'emblée, elle me proposa de dormir chez elle, bien au chaud. Mais, eu égard à mon état particulièrement crasseux résultant de mon immersion partielle mais prolongée dans les marécages de la forêt de Bande, je préférai décliner son invitation. Toutefois un compromis fut très vite adopté: je me couchai dans l'annexe où se trouvait la chaudière. Grâce à la Providence et au sens de l'accueil et de l'hospitalité d'une âme très chrétienne, je pus donc me reposer à l'abri du froid et me remettre de mes émotions nocturnes... Que notre Seigneur le leur rende au centuple, à elle et à toute sa famille!


Vendredi 14 novembre 2008

A Nassogne, je trouve, encore une fois, une église fermée. Triste époque... En marchant, je m'interroge quant au sens de mon pèlerinage, je me demande si j'apporte ainsi un quelconque témoignage, je remets en question la justesse de l'image que je donne du Christ et de l'Église. A défaut de pouvoir constater les fruits spirituels de ma démarche, je ne puis que m'en remettre au Seigneur, dans un acte de foi et de confiance, espérant que, Lui, agit, à travers son pauvre disciple et par-delà les actes plus ou moins inappropriés que ce dernier tente de poser, avec l'intention, sincère mais tâtonnante, de faire advenir le Règne de Dieu...

A Lesterny, je prends mon pique-nique en face de la statue de Notre-Dame de Beauraing, la seconde que je rencontre sur ma route. A Bure, j'ai la chance de trouver une église enfin ouverte: la sacristine y travaille justement et me laisse prier une bonne demi heure avant de m'annoncer qu'elle doit fermer l'édifice. Je la remercie de m'avoir ainsi laissé un peu de temps auprès du Seigneur. Je traverse à présent une région qui m'est bien connue, et je monte jusqu'à la chapelle de Notre-Dame de Haurt, où je m'arrête longuement, voyant défiler, l'un après l'autre, de simples croyants venant exprimer leur piété en brûlant quelque cierge. S'ensuit une longue marche nocturne jusque Lavaux-Sainte-Anne, où je pris mon rudimentaire souper au pied du château éclairé. Quel décalage avec la soirée très mondaine qui semblait s'y ouvrir à l'instant même! De ce tableau contrasté furent témoins tous les convives qui débarquaient alors de leur voiture de luxe sur le parking où je me trouvais assis... A les voir ainsi, je me disais que je suis bien plus heureux qu'eux. Mais, eux, pouvaient-ils s'en douter?

Il me fut plus difficile qu'ailleurs de trouver un endroit discret pour dormir, dans une région plus habitée, où prédominent les champs boueux et les pâtures bien clôturées... C'est finalement à quatre kilomètres seulement de ma destination que je m'arrêtai en un lieu, certes quelque peu insolite, mais combien symbolique et paisible: le cimetière entourant la petite église de Neuville. Il y avait là une pelouse bien lisse et bien verte, où personne n'avait encore été inhumé. C'est donc, non pas au milieu du séjour des morts, mais bien auprès de ceux qui sont déjà ressuscités, et qui participent déjà de la gloire du Christ, tout en intercédant pour nous, pauvres pèlerins terrestres, que je pris mon temps de repos, qui fut excellent, à la faveur de la douceur de cette dernière nuit.


Samedi 15 novembre 2008

Dès six heures, j'entamai la dernière ligne droite vers le sanctuaire marial, non sans une certaine émotion de redécouvrir, bien changés à certains égards, les lieux mêmes où j'ai vécu six années durant (de 1993 à 1999). Cela faisait déjà six ans aussi que je n'étais plus revenu à Beauraing...

C'est dès sept heures que j'arrive, premier pèlerin du jour, devant la statue éclairée de la Vierge au coeur d'or. Les six heures que j'y passerai fileront comme un éclair. Après avoir participé à l'office de Laudes, je reste dans la chapelle votive, et y participe à l'eucharistie en milieu de matinée, avant de prolonger encore ma méditation. La première lecture du jour, extraite de la très courte troisième lettre de Jean, invite à réserver bon accueil aux voyageurs missionnaires, car « c'est pour le Nom de Jésus qu'ils se sont mis en route » (verset 7). Me voici ainsi rejoint par la Parole de Dieu: n'est-ce pas précisément au nom du Seigneur que j'ai marché jusqu'en ce saint lieu? Les paroles adressées par Marie aux enfants Voisin et Degeimbre: « Priez, priez beaucoup, priez toujours » ne font par ailleurs que corroborer les paroles du Christ lues ce jour dans la parabole de la veuve importune. Mais, « lorsqu'il reviendra, le Fils de l'Homme trouvera-t-il la foi sur la terre? » (Luc XVIII, 8). Ensuite, je parcours le chapitre XXI de l'évangile selon Saint Luc, proposé en cette fin d'année liturgique. Ce passage relate les derniers moments du ministère de Jésus à Jérusalem et précède immédiatement sa Passion. Le Christ y annonce son retour glorieux, mais aussi les persécutions et les combats spirituels qui vont le précéder, d'où son appel final, dont celui de Notre-Dame de Beauraing se fait l'écho: « Veillez donc et priez sans cesse, afin d'avoir la force de traverser tout ce qui doit arriver et de vous tenir debout devant le Fils de l'Homme. » (Luc XXI, 36).

Veiller, prier, attendre le Seigneur, désirer son retour, qui ne tarde sans doute que parce qu'Il ne trouve pas assez d'âmes prêtes à l'accueillir, alors que, voulant respecter notre liberté, Il ne cherchera jamais à s'imposer, voilà le message essentiel et l'appel principal que je retiendrai de ce pèlerinage. Puissions-nous tous, chacun, et le plus grand nombre, tout en communiquant autour de nous cet ardent désir du monde nouveau, être, chaque jour davantage, ces veilleurs de nuit, tendus vers l'aube toute proche de la Pâque éternelle!



Pour en savoir davantage sur Notre-Dame de Beauraing, son histoire, son sanctuaire, ses pèlerinages, rendez-vous sur le site officiel:


http://beauraing.catho.be





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