MONT SAINTE-ODILE - STRASBOURG 01-08/05/2011
Dimanche 01 mai 2011 – Deuxième dimanche du Temps pascal (année liturgique A)
Voici un pèlerinage qui, maintes fois reporté, aura eu tout le loisir de se laisser désirer, durant neuf mois précisément, le temps d'une gestation... Initialement prévu pour le mois d'août 2010, j'y renonçai d'abord pour cause de conditions météorologiques particulièrement pluvieuses et orageuses. Puis ce fut la longue période hivernale, suivie d'un déménagement printanier inopiné. Quoiqu'il en soit, le premier jour du mois traditionnellement consacré à la dévotion mariale s'est avéré être un jour riche de sens pour débuter cette démarche itinérante : ce deuxième dimanche pascal de la Miséricorde divine voit en effet officiellement béatifié Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II.
Sous un ciel serein et par une température bien agréable, je parcours à bonne allure le premier segment qui doit me conduire à la gare de Troisvierges. Remarquons d'emblée que je bénéficierai, jusqu'à mon retour, d'un climat exceptionnel : aucune goutte de pluie ne m'effleurera le visage durant mes huit journées de marche. A Beho, mon regard est attiré par un Christ en croix, grandeur nature, sculpté dans le chêne et empreint d'un réalisme ne pouvant pas laisser le passant indifférent. Après Wattermal, ce sont deux biches au galop qui m'accueillent en terre grand-ducale. Afin de limiter mon parcours pédestre, j'avais décidé de traverser le Luxembourg en train. Malencontreusement, au lieu de descendre à Bettembourg où m'attendait une correspondance pour Dudelange, je débarque par erreur à Berchem, ce qui, malgré la modification d'itinéraire adoptée en conséquence, rallongera ma première étape d'une dizaine de kilomètres. J'en paierai les conséquences au prix fort jusqu'à l'avant-dernier jour de ce pèlerinage : n'étant pas encore réhabitué au port du sac à dos, cette distance trop longue engendrera des ampoules aux pieds qui me feront bien souffrir par la suite, faute de rémission possible, eu égard à la trop grande brièveté de mes temps de repos. Bien qu'ayant déjà participé à la liturgie dominicale la veille de mon départ, j'en reprends les lectures bibliques lors d'un arrêt dans le bois situé entre Peppange et Hellange. Pour des raisons personnelles, c'est le thème de la fécondité spirituelle au travers des épreuves qui retiendra plus particulièrement mon attention tout au long de ce pèlerinage. « Dieu, dans sa grande miséricorde, nous a engendrés de nouveau par la Résurrection de Jésus Christ d'entre les morts, pour une vivante espérance. (...) Et nous en tressaillons de joie, bien qu'il nous faille encore quelque temps être affligés par diverses épreuves » (1 Pierre 1, 3, 6). Mais celui « qui médite jour et nuit la Loi du Seigneur (...) portera du fruit en son temps » (Psaume 1, 2-3). Car « Dieu m'a mis au large. (...) Que pourrait donc un homme contre moi ? » (Psaume 118, 5-6). Dès mon entrée en France, je trouve, à Evrange, une église ouverte qui me permettra de psalmodier le dernier office du jour : « Le Seigneur a ordonné à ses anges de te garder en toutes tes voies » (Psaume 91, 11). Passant par de belles petites routes toutes bordées de vieux platanes et de tilleuls centenaires, puis traversant le très joli village médiéval de Rodemack, dominé par une forteresse aux murs éclairés par la lumière orangée du soleil couchant, je rejoins le bois, situé peu avant Fixem, dont l'épaisse canopée me servira de cachette et de refuge pour y passer la nuit.
Lundi 02 mai 2011
En traversant la Moselle à Gavisse, il m'est donné d'admirer quatre cygnes sauvages, passant en vol à basse altitude, et déchirant l'air en produisant un son impressionnant. Ma première halte liturgique aura pour cadre un champ de colzas en fleurs, à proximité de Haute-Sierck. Oui, toute la nature raconte, par elle-même, les oeuvres du Seigneur, tout en chantant sa haute gloire (Psaume 19), se faisant ainsi, en quelque sorte, langage divin et Parole du Tout-Puissant. Je ne puis m'empêcher ici, et non sans hilarité, de faire mention du nom de deux villages traversés ensuite : Kalembourg et Bibiche. Après Bouzonville, la forêt de Brettnach m'offrira le gîte.
Mardi 03 mai 2011 – Fête des Saints Apôtres Philippe et Jacques le Mineur
Assurément, c'est la journée durant laquelle mes pieds me feront le plus douloureusement souffrir. Ceux-ci me ralentiront fortement durant mon interminable et pénible progression jusque Saint-Avold. Après ravitaillement, je ne disposerai donc que de très peu de temps pour une prière écourtée en l'église abbatiale Saint-Nabor. M'attendent encore une vingtaine de kilomètres à parcourir sur une route à circulation dense, ce qui ne fera qu'accroître ma fatigue et le désagrément ressenti. Après Lixing-lès-Saint-Avold, j'aperçois enfin le massif vosgien, mais que cela me semble encore bien éloigné ! Quand donc moissonnerai-je dans la joie ce que j'aurai semé dans la peine ? (Cf. Psaume 126, 5). Non sans difficultés, par un chemin balisé par de nombreux calvaires taillés dans la pierre, je parviendrai, au crépuscule, dans le bois de Léning, pour y dormir enfin. Comme pour me réconforter de cette rude journée, un rossignol chantera toute la nuit, sans discontinuer.
Mercredi 04 mai 2011
Éveillé par le coucou, en l'occurrence, l'oiseau véritable et non l'horloge qui s'en inspire, je m'en vais, de grand matin, jusqu'au village de Munster, dont la collégiale Saint-Nicolas étonne par ses dimensions. Les deux hautes flèches de teinte rosée se découpent sur un ciel bleu intense. Je m'y arrêterai un bon moment pour y méditer les lectures du jour. Rien ne peut faire obstacle au témoignage apostolique : « Les hommes que vous avez mis en prison, les voilà qui se tiennent dans le Temple et enseignent le peuple » (Actes des Apôtres 5, 25), et, cela, quand bien même la contradiction viendrait de là où on l'attendrait le moins : « Si encore un ennemi m'insultait, je pourrais le supporter; si contre moi s'élevait mon rival, je pourrais me dérober. Mais toi, un homme de mon rang, mon ami, mon intime... » (Psaume 55, 13-14). Le paysage diffère ici de ce que j'ai pu observer les jours précédents : de nombreux bois et des étangs riches en avifaune contribuent à me rendre la forme et le moral. En arrivant sur les hauteurs de Sarrebourg, un nouveau panorama sur les Vosges, déjà plus proches, s'offre à mon regard. En ville, je procède à mes achats de nourriture dans un hypermarché immense, et au sein duquel je me sens bien perdu. La forêt de Hesse constituera ensuite mon abri de couchage.
Jeudi 05 mai 2011
En constatant, à mon lever, la présence de gelée au sol, je comprends rapidement pourquoi je trouvais la nuit un peu trop fraîche à mon goût. En quittant le bois dans lequel je m'étais dissimulé pour y dormir, je remarque, quelque peu effrayé, sur le sentier, à dix mètres à peine de l'endroit d'où j'émerge, le stationnement de trois véhicules de chasseurs. Au plus vite, je fonce donc vers Hartzviller, en espérant ne pas m'être fait repérer, ce qui, en fin de compte, ne fut heureusement pas le cas. A Voyer, je bénéficie encore d'une belle vue sur les Vosges, à présent toutes proches. Après Abreschviller, je remonte, durant une quinzaine de kilomètres, le cours de la Sarre Rouge qui coule dans la vallée de Saint-Quirin, sur une petite route bien calme. La forêt vosgienne est très belle, alternant harmonieusement feuillus et résineux, ces derniers atteignant parfois une hauteur de plusieurs dizaines de mètres. Bien que le milieu et les espèces présentes soient fort semblables à ce que je puis rencontrer dans les Ardennes belges, la forêt m'apparaît ici gérée d'une façon bien plus respectueuse de l'environnement : présence importante de feuillus, arbres plus âgés et plus espacés. Regarder l'eau de la rivière et la lumière du soleil qui s'y reflète me procure maintenant un grand apaisement. Dans ce décor magnifique, je m'arrête pour prier. Un verset de la première lecture, prononcé par le premier des apôtres confronté à ses juges, retient aujourd'hui plus particulièrement mon attention : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes » (Actes des Apôtres 5, 29). L'ascension s'accentue ensuite sur une route en lacets, dont j'aperçois, au fur et à mesure et fort en contrebas, les nombreux virages par lesquels je suis passé plus tôt. Puis, c'est l'apothéose : à la frontière entre les départements de la Moselle et du Bas-Rhin, un paysage grandiose s'étale devant moi, pour mon plus grand émerveillement. Depuis le col sur lequel je me situe, l'on contemple, de part et d'autre, la chaîne des Vosges, et, au-devant, le col du Donon et les deux sommets qui le délimitent, telles les bosses d'un chameau. En redescendant, j'interromps un moment mon déplacement pour prier les vêpres. « Désormais, la victoire, la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu. (...) Soyez donc dans la joie, vous, les cieux et leurs habitants » (Apocalypse 12, 10, 12). Sur les hauteurs de Grandfontaine, un épais tapis de feuilles mortes formera un matelas bien confortable pour me reposer de cette belle étape.
Vendredi 06 mai 2011
Aujourd'hui, ce sont les tambourinements du pic noir et les aboiements des chevreuils qui me serviront de réveille-matin. Après une descente dans la vallée de la Bruche, que je retrouverai deux jours plus tard, en son aval, à Strasbourg, et un ravitaillement à Schirmeck, je reprends l'ascension des Vosges, sur l'autre versant, une montée cette fois d'emblée bien plus forte que celle de la veille. Dans un tel décor naturel, le verset du psaume invitatoire prend vraiment tout son sens, et je puis en mesurer l'ample portée : « Les sommets des montagnes sont au Seigneur » (Psaume 95, 4). Poursuivant la lecture du livre des Actes des Apôtres, la parole inspirée du pharisien Gamaliel résonne à mes oreilles comme un nouvel encouragement : « Si vraiment la parole des apôtres vient de Dieu, vous n'arriverez pas à la détruire » (Actes des Apôtres 5, 39). Une fois franchi le cap des mille mètres d'altitude, le décompte de la distance me séparant encore de ma destination s'accélère. Toutefois, le Mont Sainte-Odile n'apparaît qu'au tout dernier moment. A mon arrivée, vu l'heure, je ne dispose que du temps pour me permettre d'effectuer un rapide aperçu général. Immédiatement, ce qui m'impressionne le plus est cet immense point de vue sur la plaine du Rhin, chaleureusement éclairée par la lumière vespérale. Au-delà, l'on distingue clairement la silhouette du massif de la Forêt Noire, et, sur la gauche, toujours bien présents, les sommets des Vosges. Dans cette étendue majestueuse, la ville de Strasbourg, en dépit de sa grande taille, ne semble être que bien peu de choses... Après être descendu jusqu'à la source que fit, en son temps, jaillir Sainte Odile pour y guérir les malades, je me recueille un instant devant son sarcophage et m'arrête devant le Saint Sacrement, exposé ici en permanence depuis 1932, deux personnes se relayant sans cesse pour l'adorer, à toute heure, depuis cette date. Épié par un homme suspect au moment même où je m'apprêtais à installer mon bivouac dans la forêt située à proximité du sanctuaire, je devrai m'éloigner, patienter et trouver un autre endroit pour dormir, mais la nuit se passera finalement sans incident.
Samedi 07 mai 2011
Après avoir participé à la liturgie communautaire des laudes, je dispose enfin, pour la première fois de ce pèlerinage, d'un long moment pour prier et demander à la sainte mérovingienne son intercession, afin de me placer sous la protection de la divine providence. La sainte vénérée en ce lieu fut en effet elle-même préservée, par la prévenance du Père céleste, d'un entourage familial qui en voulut d'abord à sa vie, puis qui tenta de s'opposer à sa vocation religieuse et à la réalisation de la volonté de Dieu en elle. Les lectures de la liturgie des heures et de la Messe de ce jour conviennent d'ailleurs parfaitement à ce vécu personnel qui m'a amené à choisir une telle destination de pèlerinage. « Le juste grandira comme un palmier et, (...) vieillissant, il fructifie encore » (Psaume 92, 13, 15). « Tel un aigle qui veille sur sa nichée, le Seigneur te prend et te porte sur ses ailes » (Deutéronome 32, 11). « Conduis-moi jusqu'au rocher trop loin pour moi, car tu es pour moi un refuge, une forteresse face à l'ennemi » (Psaume 61, 3-4), verset que l'on ne peut prononcer en cet endroit sans penser au promontoire rocheux sur lequel la basilique est édifiée. Et enfin, alors que les disciples, secoués dans leur barque par une violente tempête, sont rejoints par leur Maître : « Aussitôt, l'embarcation toucha terre, exactement à l'endroit où ils devaient se rendre » (Jean 6, 21). Cette péricope fut proclamée au cours de la célébration eucharistique, présidée, dans un style assez germanique et parmi une assemblée bien vivante, par un prêtre dont la voix exceptionnelle lui permet simultanément d'assumer la fonction de chef de choeur. Quittant en début d'après-midi ce magnifique sanctuaire qui, dès le village de Saint-Nabor situé en contrebas, n'apparaît déjà plus que comme un point minuscule au sommet de la montagne, je ne puis m'empêcher de repenser à ce discours que le désormais bienheureux Pape Jean-Paul II prononça le 11 octobre 1988 aux religieux et religieuses d'Alsace, lors de sa visite apostolique au Mont Sainte-Odile, et qui exprime mieux que quiconque ce que l'on peut ressentir en passant en ce saint lieu : « C’est avec beaucoup de joie que je vous rencontre sur ce Mont Sainte-Odile, haut lieu de la prière et de la charité, site prestigieux de l’Alsace, qui a vu arriver au long des siècles tant de visiteurs et de pèlerins, saisis par la beauté unique de son panorama grandiose, et intérieurement régénérés par son atmosphère spirituelle tonifiante. Comment ne pas éprouver une forte sensation de liberté, d’ouverture et d’épanouissement devant cet immense horizon? Comment ne pas ressentir un appel à rencontrer Dieu dans le silence du cœur là où Odile, les grandes Abbesses qui lui ont succédé et tant de religieuses ont fait l’expérience de sa présence familière? ».
Sur la route qui doit me conduire à Strasbourg, étape ultime de ce pèlerinage, je découvre avec joie et admiration les villages typiques d'Alsace, avec leurs maisons médiévales multicolores, à colombages et encorbellements, leurs tours fortifiées, notamment Boersch, non sans avoir préalablement traversé les vastes vignobles d'Ottrott. A Rosheim, je dirai les vêpres dans ce joyau architectural que constitue l'église romane dédiée aux apôtres saints Pierre et Paul. Mais une malencontreuse mésaventure entachera ensuite quelque peu la fin de mon pèlerinage en cette même localité : trébuchant sur le rebord d'un trottoir, je tombe au sol en m'étalant de tout mon long. Résultat : un genou ouvert, le visage tuméfié, la monture de mes lunettes tordue, un verre optique rayé, le pantalon déchiré... Heureusement, mes blessures ne seront que superficielles, mais c'est tout de même un pèlerin quelque peu étourdi qui rejoindra son gîte nocturne, dans le bois situé à proximité de Duttlenheim, où des moustiques, avides, assoiffés et particulièrement attirés par le sang de ses plaies, lui feront passer une nuit presque blanche.
Dimanche 08 mai 2011 – Troisième dimanche du Temps pascal (année liturgique A)
Dans un dernier élan, je parcours d'une traite les quinze derniers kilomètres qui me séparent encore de la capitale alsacienne, où je participerai à l'eucharistie dominicale, en l'église cathédrale dédiée à Notre-Dame. Cette liturgie sera d'ailleurs rehaussée de la présence d'une chorale grégorienne. Mais ce qui me surprendra le plus au cours de cette dernière journée, c'est le fait que la flèche de la cathédrale, pourtant l'une des plus élevée d'Europe et bien visible à vingt kilomètres, se soustrait en quelque sorte à mon regard lors des derniers kilomètres, ne réapparaissant qu'au tout dernier instant. Je devrai d'ailleurs tourner longuement en tous sens dans les anciennes ruelles de la ville, avant de la retrouver enfin. Comment ne pas effectuer un parallélisme avec l'évangile de ce troisième dimanche de Pâques, où Saint Luc nous apprend, à travers l'expérience de la rencontre entre le Christ ressuscité et les disciples d'Emmaüs que nous sommes tous, combien nous pouvons passer tout près de notre Seigneur ressuscité sans le voir ni le reconnaître (Luc 24, 13-35). Mais, à l'instar de ces cloches résonnantes de la cathédrale de Strasbourg, indiquant, par leur tintement, qu'à l'instant même la présence du Christ se réalise dans la consécration du pain eucharistique, et qui nous permettent d'attester de la proximité de cet édifice pourtant invisible, puissions-nous reconnaître la présence de Jésus-Christ ressuscité, imperceptible par nos sens et nos raisonnements, au retentissement, en notre coeur, de cette foi vivante, qui nous fut d'abord transmise par les saints apôtres et, ensuite, par tous les témoins qui leur ont succédé !
Pour en connaître davantage sur Sainte Odile, sa vie, le Mont Sainte-Odile et ses pèlerinages:
http://www.mont-sainte-odile.com/
Pour en connaître davantage sur Notre-Dame de Strasbourg, la Cathédrale, son histoire et ses célébrations liturgiques:
http://www.cathedrale-strasbourg.fr/